Luc Besançon : Actualité de la pharmacie en France et évolution des modèles dans le monde

Luc Besançon, Fondateur et CEO Pharmacy and Consulting (Pays-Bas)

Luc Besançon est le fondateur et directeur général de Pharmacy and Consulting, structure de conseil spécialisée dans les politiques, les nouveaux services et les partenariats innovants de la pharmacie.
A l’issue d’une formation en France (Université de Bourgogne) et au Canada (Université Laval), Luc Besançon a obtenu un Doctorat d'État en Pharmacie en 2004. Il est aussi titulaire d’un Mastère en Communication (option Relations Publiques Européennes) du CELSA (Université Paris V - La Sorbonne) obtenu en 2003.
Avant de fonder Pharmacy and Consulting, Luc Besançon a travaillé presque 10 ans à la Fédération Internationale Pharmaceutique (FIP), dont 5 ans en tant que Directeur Général de cette organisation mondiale qui regroupe 140 associations nationales de pharmaciens et scientifiques du médicament. Avant de rejoindre la FIP, Luc Besançon a travaillé pendant 5 ans à la Direction des Affaires Professionnelles de l’Ordre national des pharmaciens de France. 
Nous avons souhaité faire réagir Luc Besançon autant sur l’actualité française liée au rapport de l’Autorité de la concurrence qu’à l’évolution de la pharmacie dans le monde et les leçons qu’il en tire pour les officinaux en France. La rédaction remercie Luc pour sa disponibilité et la pertinence de sa réflexion.

​Celtinews : Luc Besançon, l’Autorité de la concurrence vient de se prononcer en faveur de l’ouverture du capital des officines et la distribution des médicaments en grandes surfaces, une prise de position qui suscite bien des réactions et soulève de nombreuses contradictions. Quel est votre point de vue ?

Luc Besançon : Merci pour cette question qui amène chez moi plusieurs commentaires critiques.

La publication de ce rapport dévoile tout d’abord des faiblesses non révélées de l’autorité de la concurrence, je m’explique.
L’objectif de l’Autorité de la concurrence est bien d’augmenter la concurrence pour faire baisser le prix des médicaments mais si les recommandations émises en précisent le moyen, aucun objectif n’y est associé en termes de diminution des prix. Les mesures préconisées sont-elles sensées conduire à une baisse de 5%, 15% du prix des médicaments ? Or, sans objectif, pas d’engagement de l’Autorité, donc pas non plus de critique possible. Nous pouvons dès lors nous interroger sur la responsabilité de ses recommandations, de toute évidence insuffisantes pour guider une politique gouvernementale. 

Mon deuxième commentaire concerne les effets de ces préconisations en termes de concurrence.
Dans la mesure où des pharmaciens devront nécessairement être présents aux points de vente, comme c’est déjà le cas pour la parapharmacie, très peu de moyennes et grandes surfaces pourront s’y lancer. En pratique, seules les très grandes surfaces vendront des médicaments c’est-à-dire dans des zones où la compétition est déjà très accrue, sans aucun bénéfice en termes d’accès aux soins. 

Enfin, quel est l’impact de ces mesures sur la disponibilité des pharmaciens ? 
Y aura-t-il assez de pharmaciens pour encadrer les ventes de médicaments en très grandes surfaces ? Quel en sera l’impact sur les officines par exemple ?  
Il existe plus de 2.000 hypermarchés en France. Sommes-nous en mesure de produire un nombre plus important de pharmaciens sans défavoriser l’accès aux médicaments à prescription médicale obligatoire à travers les officines ? Que se passera -t-il si demain Leclerc, pour citer cet exemple, rémunère davantage les pharmaciens, utilise les produits de parapharmacie comme produits d’appel, pour au final augmenter le trafic sur les produits dont sa marge est supérieure, sans service rendu en termes de permanence des soins ? Peut-on encore parler de concurrence loyale et quel intérêt pour les pouvoirs publics ?

Les recommandations de l’Autorité de la concurrence ne prennent en compte ni les problématiques d’accès aux soins, ni la démographie professionnelle et peuvent être vues comme une première étape vers l’établissement de pharmacies au sein des hypermarchés.

Si besoin de financement de l’officine il y a, il correspond soit à un problème de prix soit à un problème de financement. Les prix ont tendance à diminuer (prix des médicaments eux-mêmes, chiffre d’affaires). Dans quelques années, lorsque les nombreux titulaires baby-boomers prendront leur retraite et vendront leur pharmacie, on peut s’attendre à une offre plus importante qu’actuellement pour un même nombre d’acheteurs, donc une baisse du prix.
Par ailleurs, les financeurs traditionnels (banques) n’ont pas de vision claire sur l’avenir de la pharmacie et la capacité des pharmaciens à rembourser leurs emprunts d’où leur frilosité. 
Quant à l’entrée de capital extérieur dans les pharmacies, elle est nécessairement associée à l’idée à terme de chaines de pharmacies dont l’expérience internationale nous montre que les pharmaciens qui y travaillent sont moins épanouis professionnellement. D’autre part, de telles structures (notamment les chaines) peuvent mettre en place des approches d’optimisation fiscale qui peuvent représenter des millions voire des milliards d’euros. N’est-ce pas un non-sens pour l’Etat de financer une activité pharmaceutique sans retour fiscal à la hauteur ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur l’augmentation des autres impôts ? Le problème posé ne relève-t-il pas ici de l’éthique de l’offre de soins ?
De nombreuses questions se posent.  

Celtinews : Selon vous, quelles évolutions attendre compte tenu de l'environnement international et des tendances qui se dessinent ? 

Luc Besançon : Je dirais que nous observons schématiquement une évolution guidée par deux principes à travers le monde. 

Un premier modèle est celui d’une pharmacie très commerciale portant ses efforts sur les prix, la parapharmacie, recherchant une fréquentation maximale, proposant des services faciles à mettre en place, réplicables, comme la vaccination antigrippe. Dans ces officines dont le profil type est celui des chaines américaines, 90% de la surface est destinée à la vente.

Un autre modèle correspond à celui d’une pharmacie dite « solutions de santé » qui aux Etats-Unis coexiste avec celui de la pharmacie commerciale. Dans ces officines, l’offre de services est personnalisée en fonction des besoins du bassin de population. Salles de consultation, espace promotion de la santé, présentation de l’offre de services occupent le devant de la scène, la surface commerciale étant beaucoup plus limitée. 

Chaque pharmacie doit bien sûr se positionner par rapport à ces deux modèles.

Nous devons aussi considérer le rôle de la santé digitale et des actions du pharmacien menées au-delà des murs de l’officine (interventions au domicile du patient, solutions de télépharmacie…). Amazon a une forte expertise en matière d’expérience clients basée sur les données. Mais des outils digitaux simples existent pour soutenir et améliorer l’expérience des patients. Les services sont aussi utilisés pour mieux rivaliser : pour le modèle commercial, les services seront une livraison à domicile rapide. Dans le cas du second modèle, les services digitaux permettront d’investir du temps pour accompagner le patient, améliorer son adhésion et in fine le fidéliser. Nous sommes dans la gestion de la proximité.
L’expérience patient/ client est très différente dans chacun des modèles.
Les deux modèles peuvent être l’un et l’autre rentables, le modèle commercial pouvant être plus problématique car exposé à la concurrence des géants de la distribution et l’offre en ligne.

Par rapport à l’ensemble de ces tendances, la création de valeur pour le pharmacien mais aussi pour le patient ou l’acheteur, me semble l’élément essentiel à démontrer en pratique. De ce point de vue, la collecte et l’analyse de données deviennent incontournables.

Celtinews : Quels conseils donneriez-vous aux organisations françaises et aux officinaux eux-mêmes pour mieux anticiper ces évolutions ?

Luc Besançon :​ Au niveau macro : les pouvoirs publics français n’ont pas adopté un schéma général pour la pharmacie, qui définisse une vision, mission et objectifs du réseau pharmaceutique. Les publications de textes de loi se succèdent en l’absence de vision et d’objectifs gouvernementaux qui pourraient orienter l’amélioration des conditions cadres.
Cela dit, la France connait une évolution remarquable depuis 5 à 10 ans même si elle peut encore progresser par rapport à d’autres pays en termes d’offres de soins en pharmacie. 
Aujourd’hui, l’accompagnement des patients par le pharmacien ne porte que sur quelques pathologies en France alors qu’au Québec par exemple et dans d’autres régions du monde, le pharmacien est rémunéré pour un accompagnement du patient et une amélioration continue de tout traitement chronique (ajustement des posologies, adhésion…).
Trois axes de développement sont à envisager : les activités de prévention, la prise en charge des pathologies « bénignes » ou courantes à l’officine, et particulièrement l’accompagnement des patients chroniques sur le long terme avec modification de la prescription.

Au niveau de chaque pharmacie, les pharmaciens devraient développer et formaliser par écrit un plan stratégique de développement pour leur pharmacie. Ce plan doit préciser un positionnement clair ainsi que les ressources humaines (et les compétences) nécessaires à sa réalisation. Cela implique que les pharmaciens connaissent les besoins (non satisfaits) de leurs patients (par exemple par une enquête annuelle). En effet, les pharmaciens connaissent bien leurs patients mais pas toujours leurs besoins. Par ailleurs, prévoir une ligne de R&D dans le budget de la pharmacie (même minime) pour stimuler la réflexion autour de l’innovation (qui peut être simple) dans chaque pharmacie. Le pharmacien d’officine gagne à investir un peu de temps pour développer une stratégie, et à être curieux des expériences étrangères qui peuvent être autant de sources d’inspiration.
 
Celtinews, le 23/04/2019​
Commentaire
Soyez le premier à commenter cet article
Ajouter un commentaire
No images were found.

Articles similaires