Le ver est dans le fruit !

J'ai toujours été hostile à la vente des médicaments sur Internet. J'ai même déposé un recours au Conseil d'État avec mon syndicat (APLUS) il y a des années maintenant. Combat perdu. Et comme le ver est souvent dans le fruit, c'était bien un confrère que nous avions en face. Un qui avait décidé d'être plus malin que tout le monde.

Puis les années ont passé, j'ai commencé à trouver ça normal, banal...
Je me suis retrouvée à un moment à être une des rares à ne pas avoir mon site de vente en ligne, comme à une époque il était rare de ne pas être en gestion de stock et de continuer à passer ses commandes avec les fiches fahrenberger par minitel...
Bref devant tant de modernité face à laquelle je faisais figure de « has been », je me suis lancée. Un grand groupe de pharmaciens, le premier de France même, avait rendu tout cela possible pour des petites officines comme la mienne : moyennant une participation assez correcte, il gérait mon site, les envois... je n'avais plus grand-chose à faire.
Et cela avec des conditions commerciales qu'il avait négociées pour moi. Donc mon site Internet fonctionnait tout seul et avec de l'OTC à un prix hyper bas.

Puis un jour, un patient m'a fait remarquer qu'il préférait acheter mon ibuprofène sur mon site (« ou un autre » a-t-il ajouté sans gêne) parce que dans mon officine il était beaucoup plus cher.
Eh oui ! Je l'avais pas vu venir celle-là !
Je regardais alors ahurie les prix de « mon » site et comparais effrayée à ce que je vendais sur place avec mes petites négo de petite pharmacienne... Même groupée, les prix de mon site étaient 30 % inférieurs à ce que j'avais dans ma boutique. Et le conseil pour mes patients ne valait pas les 30 % de différence... Ainsi j'ai vu mes patients prendre leur ordonnance mais cesser de prendre « un paracétamol et un ibuprofène avec ». Et ce n'était pas forcément mon site qui faisait ces ventes additionnelles.
Mon CA sur l'OTC a chuté de 50 %. Alors que j'avais fini de rembourser mon officine j'ai dû me séparer de mon adjointe. A 50 ans je rebosse comme quand j'avais acheté ma pharmacie, 60 heures par semaine et avec 2 semaines de vacances par an.
Cerise sur le gâteau : avec les règles d'assouplissement sur la vente en ligne demandées par ce groupe de pharmaciens (supposé agir dans notre intérêt !), Amazon s'est engouffré dans la brèche juridique de la vente de l'OTC. Amazon vend maintenant 75 % de l'OTC en France. Du coup Leclerc est revenu à la charge et a toutes les chances de remporter la bataille engagée depuis 20 ans... L'ouverture du capital devrait logiquement suivre et puisque n'importe qui vend n'importe où, nos règles d'installation n'ont plus lieu d'être non plus...

Quand un fruit semble trop beau, il a souvent plu à un ver avant, ne le mangez pas.

Delphine Chadoutaud, pharmacien titulaire à Orsay (91)
Commentaire
Monteil Catherine
14/06/2019
Comme toujours Delphine écrit remarquablement bien et démontre son attachement sincère à notre profession et à sa mission. Mais Lionel a raison. Il est illusoire de s'opposer frontalement et éternellement à des évolutions de fond des sociétés humaines. Le cimetière des professions disparues pour cette raison est vaste et le corbillard de la notre est avancé. A mon grand regret, une des causes fondamentale n'est autre que nous mêmes. Individualisme forcené, incapacité à se projeter dans l'avenir, absence totale de formation au monde réel du commerce, attachement idéologique à la possession personnelle et exclusive de l'officine, Ordre et Fédération obsolètes, incompétents et dépassés etc... ont fait le lit des opportunistes en nous empêchant d'organiser nous même le changement pour en garder la maîtrise. Bien sûr quelques syndicats ont bien essayé d'aider mais de façon timide, limitée, sans audience suffisante. Qu'a t-on vraiment gagné depuis 'Pharmaciens en Colère' il y a dix ans ? A lire les commentaires et Delphine : Rien, 0, nada : prix des officines en chute constante, rentabilité déclinante, conditions de travail de pire en pire, assujettissement et dépendance vis à vis de la secu humiliante et mortifère. Pourtant il y avait de quoi faire dans une logique et un esprit conforme à notre éthique : avec 20 000 'Lionel' le monde de l'officine aujourd'hui aurait un tout autre visage. Mais bon, faut pas rêver... Tout cela ne peut que faire irrésistiblement penser à Bossuet : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes."
fuji
13/06/2019
Pour info, je rappelle que nous avons gagné contre les douanes au sujet de l'alcool, même si l'ordre et les syndicats nous ont abandonnés, voir même condamnés (l'ordre). Je rends ici hommage à Maître JF FOUQUE qui le premier a osé braver les douanes. Enoncer les problèmes, c'est bien, mais se creuser la cervelle pour chercher des solutions, c'est la suite logique. Alors si toutes les "petites" officines commencent à s entraider (confrères pas concurrents), sans se laisser décourager par le discours ambiant, on découvrira à coup sûr comment s'intégrer dans ce monde numérique, tout en gardant notre modèle de proximité. Il n'a échappé à personne, je pense, que le modèle d'avenir est celui de la proximité.
vas lionel
13/06/2019
Je vais vous paraître iconoclaste peut-être mais à mon avis vous vous trompez de combat et beaucoup de ceux qui réagissent aussi... C'est idiot de s'opposer à l'évolution de la société, des modes de vie et de consommation. N'avez-vous pas de smartphone ? N'utilisez-vous jamais Internet pour des achats de tout ordre ? Mieux vaut organiser les choses et les gérer pour ne pas perdre la main. Notre profession devrait être pour la vente sur Internet et tout faire pour que cela soit dans le monopole. On a réussi à dépenser des millions d'euros pour créer le DP et on ne serait capable d'organiser une plateforme où chaque pharmacie pourrait avoir son site et donnerait un code d'accès à ses clients pour les conseiller, répondre à leurs questions et où ils pourraient acheter... Mes clients ont parfois des horaires décalés et demandent à pouvoir me contacter ainsi. Mais au delà d'Internet je pense, quitte à être le dernier des Mohicons (pas de faute de frappe...), que nous nous trompons de discours et de "combat" vis à vis des autorités, la défense de notre compétence (et donc de notre utilité voire de notre indispensabilité) justifie à elle seule de revaloriser notre cœur de métier c'est à dire la délivrance des ordonnances et de rémunérer cela mieux donc plus justement. Et le problème de l'Ibuprofène moins cher ailleurs (confrère concurrent ou en ligne) sera (redeviendra) secondaire. Cessons de toujours vouloir justifier notre existence en acceptant des "missions" délirantes, pas toujours en rapport avec nos compétences, pas toujours rémunérées, de peur de disparaître ! Nous sommes utiles, nous sommes indispensables, combien d'erreurs de dosage et d'interactions détectées chaque jour, combien d'appels passés aux médecins ? Combien de conseils pour améliorer la prise en charge et donc le résultat thérapeutique ? C'est cela nous devons le porter haut et fort !
Papy philou
13/06/2019
J’adore ton analyse bises
veronique LAPORTE
12/06/2019
C.Q.F.D. J'ai fait partie des très rares à voter à l'époque CONTRE la vente sur Internet ... Il ne fallait pas mettre le doigt dans l'engrenage...(sic)
Mar CADOT pharmacien titulaire à Noyelles sous Lens (62)
12/06/2019
Excellente analyse, et le ver n'est pas seulement dans le fruit mais aussi dans le noyau !
ledoc84
12/06/2019
Très bonne analyse comme d'hab !! Mais pourquoi avoir "craqué" ? Certains résistent encore et toujours à l'envahisseur et je vous assure que les personnes malades préfèrent, heureusement, encore prendre leur OTC, de suite disponible, et avec un bon conseil ; plutôt que de commander sur Internet sans conseil, sans contact humain, sans connaitre les interactions avec leur traitement habituel, même si le prix est plus attractif (et de combien : quelques centimes qq fois !!). Il ne faut pas oublier que la population qui fréquente nos officines n'est pas de toute première jeunesse et n'est pas si fan d'Internet ni de technologie trop avancée. J'en veux pour preuve le désamour de mes patients pour le trop petit, le trop connecté, le trop wifi, le trop trop ..... Encore un espoir pour le vrai métier de pharmacien.
maignan
12/06/2019
La grosse rentabilité (phantasmée) qui fait tellement saliver les GMS, avec amazone, elle va juste disparaitre au moment où certains croyaient enfin toucher au but et prendre le marché juteux. Et en plus, ce n'est pas encore fait, loin s'en faut !!!! On va pouvoir pousser un peu L.R par exemple dans sa tombe electorale, si certains politiques ne comprennent pas. Quand aux grandes surfaces, le temps des mallettes de billets style "proces des fausses factures de Nancy" est bien terminé.
YLM
12/06/2019
Plutôt que le ver dans le fruit, cela me fait penser à la fable du "renard et du corbeau"...
Bernusset Jacques
12/06/2019
Quel talent Delphine, félicitations ! A 69 ans j'ai raté le virage Internet mais le tramway (les essais du tramway) passent enfin devant chez nous. On va peut-être pouvoir la vendre cette sacrée pharmacie. Mais à qui et à quel prix ?
L.V.
12/06/2019
Tout est bien qui finit bien !!! ..... pour votre client. Pendant ce temps les médecins se goinfrent des 50 000 euros offerts par madame la ministre pour qu'ils veuillent bien ..... traverser la rue. Sans compter toutes les autres "primes". Quel pharmacien ose le dire ? On ne va quand même pas se plaindre : notre président a été élu avec 90 % des pharmaciens . C'est la règle de la démocratie, il ne reste qu'à la respecter. Et dans quelques temps les français revoteront encore pour les mêmes, preuve que nos élus sont "bons" !!!!! Réfléchissons tous à un changement de métier : perso j'aimerais bien .... médecin .... pour avoir, enfin, un peu de repos .... ne plus vivre avec l'anxiété quotidienne des multiples contrôles possibles visant à me soutirer (parfois sous menaces et chantage comme me l'ont joué les douanes avec l'alcool à 90, et pour d'autres, une incroyable incompétence) toujours plus de fric pour le redonner à ceux qui n'en ont pas besoin. Le tout dans l'indifférence totale. Oui, triste France.
Dupont Lajoie
12/06/2019
Ben ouais, c'est la vie. On laisse filer, on baisse les bras, on est seul à se battre, on se dit ça va aller, on verra demain, y'a des choses qui n'arriveront jamais de toute façon ... et à la fin c'est une petite mort qui nous attend. Les groupements ils travaillent pour leurs créateurs ou actionnaires, ce qu'ils veulent c'est récupérer le marché pas nous "protéger", Amazon les lois françaises ils s'en contre foutent : c'est l'enfer qui nous attend.
patin jean marc
12/06/2019
Pour moi ce n'est plus une fiction.... Le ver a mangé toute la pomme... Plus d'adjoint, 60 heures minimun par semaine.... Et une officine invendable... Peut-être que pour mes 70 ans je pourrais arrêter, tout bazarder et profiter de ma petite, petite retraite... Mais ça pour l'instant c'est encore de la fiction....
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