La gomme qui reste en travers de la gorge

Dimanche dernier j'étais de garde. Je stresse toujours un peu avec les gardes. Toujours des nids à problèmes.
« Mais d'habitude je paie jamais quand je veux pas le générique », « si, si, c'est la même mutuelle mais j'ai pas la carte de 2018 »... + les fausses ordonnances + le médicament super urgent que tu n'as jamais en stock...
En fin d'après-midi arrive une femme très stressée parce qu'elle n'avait plus ses gommes à la nicotine et qu'elle y est « complètement accro ». Pas de bol, mes gommes sont plus chères qu'à sa pharmacie discount. J'ai eu droit à « mais vous gagnez bien assez votre vie comme ça », « vous êtes pas à ça près »... Bref que des arguments qui me donnaient plus envie de la mettre dehors un dimanche de garde que de faire un effort. Son visage ne m'était pas inconnu... Bingo ! Cette patiente était venue un soir à 5 minutes de la fermeture quelques mois plus tôt pour une location d'aérosol. Autant dire que l'ordonnance de loc d'un aérosol à 19h55, tu sais que t'es loin de finir à 20h00... En plus cette pauvre dame avait tous les malheurs du monde et elle me racontait sa vie en pleurant. Après avoir passé une bonne demi-heure avec elle entre consolations et démonstration de l'aérosol, elle était partie en concluant « et en plus Johnny est mort ! Bouhouhou !!! » et je fermais enfin en me disant que j'avais fait le job, une fois de plus.

Je lui ai donc rappelé ce soir-là où j'avais fait bien plus que le minimum en lui expliquant qu'une pharmacie ne pouvait pas faire du nursing et du discount. La qualité a un coût. Et qu'à force de ne fréquenter pour l'OTC et la para que les pharmacies discount, les pharmacies qui axent leur exercice sur la qualité de la dispensation et l'écoute apportée aux patients disparaîtraient complètement. C'est une femme intelligente et elle a bien compris donc ne savait pas comment me répondre. Elle est partie sans ses gommes.

J'y ai repensé le soir (j'avais été contrariée) et je trouvais ça injuste. La double peine. Non seulement tu ne vends que des médicaments avec une marge qui ne suffit pas à pérenniser ton entreprise, tu n'as pas les moyens de faire du discount (les discounteurs eux-mêmes les ont-ils ???) et en plus au final ce sont ceux qui survivront alors qu'ils font un travail d'épicier. Heureusement que notre marge s'oriente enfin sur de l'acte plus que sur de la marge commerciale, cela me réconforte dans l'idée que l'on attend de nous d'être des professionnels de santé et non des MEL faussement généreux...

(Et pardon pour les très rares pharmacies discount qui essaient aussi de faire de la qualité)

Delphine Chadoutaud, pharmacien titulaire à Orsay (91) 
Commentaire
alindust
29/11/2018
S Defarma se demande "Qui est Johnny ?" ....un indice : ce n'est pas Johnny B. Goode (de l'admirable Chuck Berry pour celles et ceux qui ne sont pas nés hier matin...)
ME ME
27/11/2018
Enfin , Delphine nous gratifie d'un nouveau billet ,toujours si pertinent réaliste et drôle...ça fait du bien !
DEFARMA Sissi
22/11/2018
C'est pas gentil de comparer un épicier à une pharmacie discount! Par ailleurs, qui est Johnny? ;-)
Le docteur NO du 40
22/11/2018
Encore une fois bravo à Delphine pour son humeur (joyeuse) et son billet.
Hauchecorne Philippe
22/11/2018
je suis heureux, non pas pour ce qui vous est arrivé mais parce qu'il existe encore de vrais pharmaciens comme moi si ça peut vous consoler, à 3h30 du matin nuit de dimanche à lundi coup de fil d'un patient pour une paire de cannes anglaises!! et le pire c'est qu'il m'appelait dans les cotes d'Armor et que je suis en saône et loire (bourgogne)
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