Lucien Bennatan : L’hybridation, stratégie de lutte contre l’ubérisation de l’officine




Lucien Bennatan, Président du Groupe Pharmacie Référence 




Pharmacie Référence Groupe, 1 487 adhérents dont 42 pharmacies à l’enseigne, a tenu son 26e congrès à Antibes du 9 au 12 novembre 2017. Pour Lucien Bennatan, Président du Groupe Pharmacie Référence, si le discours ambiant se complait dans le « Tout va mal » et joue les lamentations autour du prix des médicaments, des produits manquants, de la concurrence de plus en plus forte sur le marché de la santé, de la prévention et du bien-être, faisons-nous tout ce qui est nécessaire pour que cela aille mieux ? Mettons- nous en œuvre tous les outils et solutions proposées ? Et des solutions comme des outils, le Groupe Pharmacie Référence n’en manque pas pour gagner en compétitivité et améliorer la marge des officines. Mieux encore, Lucien Bennatan invite ses confrères à se projeter sur ce que sera demain et anticiper sans réserve sur la pharmacie du futur. Nous le remercions de s’être prêté au jeu de nos questions.

Celtinews : Vous avez au cours de votre 26e congrès avancé la notion d’hybridation du métier de pharmacien. Que signifie cette notion et quelle vision traduit-elle ? 

Lucien Bennatan : Il existe pour les métiers quels qu’ils soient deux voies possibles pour se préserver de l’ubérisation et de l’obsolescence : la différentiation et l’hybridation.  
Le terme d’hybridation, qui renvoie à une réflexion stratégique, est un terme utilisé par les économistes, comme par exemple Pascal Perri. 
Pour illustrer mes propos, je dirais de façon schématique que se centrer sur son cœur de métier même pour le faire évoluer renvoie à une attitude défensive alors que l’hybridation qui repose sur l’adaptation et les capacités développées à s’adapter relève d’une stratégie offensive. 
Certes, nous pouvons développer des services liés au cœur de métier, des services qui étendent ce cœur de métier mais attention car l’ubérisation fonctionne comme un virus qui s’en prend au cœur de métier lui-même, le réduit en s’attaquant aux relations primaires avec les clients. 
C’est ce qui se passe dans certains pays, dès lors qu’un « labo » ou un prestataire, active sa base de données pour instaurer une relation directe avec les clients patients de l’officine. Là, l’affaiblissement de l’officine devient réel.   
Nous pourrions aussi évoquer les nombreuses startups qui imaginent des services non mis en œuvre par les pharmaciens et créent alors la demande. Si les pharmacies ne fournissent pas ces services, les startups pourront les mettre en place plus facilement. 
Pour faire face à la réalité de l’ubérisation, notre cœur de métier doit s’étendre, s’hybrider, s’adapter, tant en termes de services que de produits. Les boulangers qui proposent aussi des journaux et un espace déjeuner, ou le maréchal ferrant devenu le « podologue du pied du cheval », les banques avec l’assurance ou les opticiens, … l’ont bien compris. 
La prévention primaire ou secondaire, la santé et le bien-être sont les terrains d’hybridation de la pharmacie d’officine.  
Pour répondre à cette nécessité, Pharmacie Référence Groupe propose la mise en place d’un cabinet pharmaceutique, adopte le programme « Oser la santé, c’est mieux pour la vie » incluant des tests de prévention et de dépistage, une zone « Mieux me soigner au naturel » au sein de l’officine avec des produits bio de médication naturelle et alternative pouvant aller jusqu’à l’agroalimentaire. 
Ce que nous constatons aujourd’hui et qui sera encore plus criant demain c’est que les métiers, même apparaissant durables, même les moins automatisables, même déjà hybrides/adaptés, sont au cœur d’écosystèmes complexes qui rendent nécessaire une veille régulière, attentive pour anticiper les évolutions et flairer les tendances. De façon à orienter les hybridations professionnelles et ne pas rester coincé entre le marteau de l’automatisation et l’enclume des métiers figés, il faut être en veille permanente. L’hybridation n’est pas chose nouvelle, c’est la solution idéale pour les multipotentiels.
L’hybridation et la différenciation par les services & les produits, constituent le 3e étage de la fusée pour un métier qui veut s’adapter et faire face à l’ubérisation. Le positionnement prix low cost sur certains produits, le service minimal « conventionné » autour de la dispensation représentent les deux autres étages dans le cadre d’un exercice hybride. 
Fort de ces trois axes, le pharmacien pourra alors être un Acteur de santé de premiers recours, Clinicien « référent » pour reprendre les termes utilisés aussi en Belgique ou en Suisse.  

Celtinews : Quel est pour vous le portrait-robot de la pharmacie telle qu’elle pourrait exister en 2030 ? 

Lucien Bennatan : C’est exactement la question que nous nous sommes posés à Antibes. Combien d’entre nous font l’exercice de rentrer par l’avant de l’officine et imaginent ce que sera physiquement cette officine en 2030 ? Existera-t-elle encore ? Comment faire pour qu’elle soit en phase avec les patients de 2030 et moi pharmacien comment devrais-je exercer mon métier ? 
L’officine sera physique et virtuelle. Le digital sera forcément présent mais sous quelle forme ? 
Quels types de médicaments dispenserons-nous ? Des médicaments connectés ? Fruits de l’intelligence artificielle ? 
Le pharmacien sera-t-il membre d’un staff médical ? Les stocks lui appartiendront-ils ? Je l’imagine en 1ère ligne de la prévention primaire avec entre autres, la vaccination, la prescription dans certaines pathologies prises en charge par les complémentaires. 
Pour moi, les marques enseigne seront fortes, puissantes, omniprésentes, et 20-25 % des pharmaciens seront salariés de chaines de pharmacies.  
Il est encore difficile d’imaginer la façon dont l’intelligence artificielle va venir percuter notre métier et le transformer. Peut-être parlerons-nous de cabinet pharmaceutique plutôt que d’officine. Des cabinets spécialisés dans la nutrition, la sortie hospitalière, le bien-être…vides de produits mais plein de savoir-faire au service de la population dans sa diversité et exerçant un rôle social fondamental. 
Il nous faut nous projeter ! Et imaginer les efforts à fournir en matière d’évolution, d’adaptation, de formation et donc d’hybridation.

Celtinews : Vous venez d’assister à la 30e journée de l’Ordre national des pharmaciens, quelles sont vos réactions au discours de Carine Wolf-Thal, sa Présidente ? 

Lucien Benattan : J’ai trouvé une Présidente volontaire, visionnaire, qui a abordé tous les angles de l’exercice pharmaceutique (biologie, industrie…). J’ai apprécié sa maîtrise des sujets et des problématiques et vous le comprendrez aisément sa projection dans la pharmacie du futur. Son discours donne envie aux confrères de s’engager, de s’adapter, d’imaginer cette pharmacie de demain La vision avancée par Carine Wolf-Thal est libérale, moderne dans ses moyens de communication, et notre Présidente n’a pas esquivé les sujets mis au placard depuis des années tels que : la communication, Internet, la notion de réseau, les services conventionnés et non conventionnés, réclamant jusqu’à la création d’une classe de médicaments de « prescription pharmaceutique », sujet défendu par le groupement depuis quelques années.
Sur le dossier pharmaceutique, je souhaiterais personnellement que nous parlions de dossier patient individuel (DPI) car c’est bien au patient et à lui seul que doit revenir la maîtrise des données et la décision de les partager y compris avec des associations de patients pour aider son voisin, comme c’est le cas dans beaucoup de pays. Toute personne doit se sentir propriétaire de « son» dossier, un dossier unique, créé à sa demande. Le danger d’un scandale à la data existe, et le pharmacien doit-être du côté du patient. Pour moi, et même si le dossier pharmaceutique est un succès, nous pouvons encore progresser.  

Celtinews, le 23/11/2017
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Commentaire
Folco Jean-Patrice
26/11/2017
L'ubérisation ne peut exister que s'il y a liberté des prix et des marges, quel risque peut t'elle alors faire courir à un réseau où plus de 90% du chiffre d'affaires est réalisé avec des prix et des marges réglementées ? et quel est l'avenir de structures comme PHR qui reposent justement sur le développement de moins de 10% d'un chiffre d'affaires potentiellement ubérisable, part de C.A qui ira de plus en diminution sur les prochaines années avec le vieillissement de la population ?
antoine hurard
23/11/2017
Merci Lucien, grâce à toi nous avons 1000 étoiles dans les yeux ! Tu nous fait rêver et finalement c'est peut-être ton grand mérite. Allons je vais peut-être me faire un petit joint. Un ancien adhèrent exclu au motif de ne pas avoir l'esprit PHR
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