«Quelles sont les principales conclusions de votre analyse comparative des dépenses publiques entre l’Allemagne et la France?»
L’Institut Thomas More s’est saisi depuis plus d’un an de la question de la dégradation des finances publiques françaises dans le cadre notamment de la crise. On est arrivé à la conclusion qu’au travers d’un prisme qui est la comparaison franco-allemande, derrière la montagne de la dépense publique, il y a l’Everest du modèle social. En d’autres termes, aujourd’hui, on ne peut pas sérieusement attaquer cette question des finances publiques sans s'interroger sur la pérennité du modèle social et du système de redistribution français : on dépense trop et mal dans notre pays. Il est inquiétant de constater que ce sujet majeur est finalement absent des débats de la présidentielle. Car la crise des dettes souveraines n'est pas derrière nous, mais devant... On a décidé d’entrer dans cette énorme question du modèle social en la segmentant thématique par thématique. Il y a peu, nous avions réalisé une note équivalente sur l’éducation, et d’autres sujets seront abordés dans les semaines à venir dans le cadre de la présidentielle.
Nos points à retenir de cette analyse santé sont tout d’abord un système français qui, à nos yeux, est à bout de souffle et structurellement déficitaire, un endettement qui ne peut que s’accélérer du simple fait de l’augmentation des dépenses de santé inscrite dans le vieillissement de la population et l’amélioration de sa santé. En effet, les spécialistes estiment une augmentation moyenne d’à peu près de deux points de PIB par an. Cela signifie plus concrètement qu’il faut financer cinq milliards supplémentaires chaque année ! Or que constate-t-on déjà : un système hospitalier qui dépense 26 milliards de plus que l'allemand, des coûts administratifs et de gestion du système de l’ordre de 4 milliards plus élevés, des coûts de médicaments d’un milliard et la différence de solde des deux assurances maladie étaient de 14 milliards en 2009. Ces chiffres donnent le tournis...
Je le répète, notre système est épuisé après 30 ans de non-réforme, ou plus exactement après 24 réformes inefficaces du système de santé depuis le plan Barre de 1976. Le problème c’est celui de l’ampleur de la réforme sur la santé (et de son efficacité) qu’on n’arrive pas à faire en France alors que les Allemands, bien que ça ait été en partie douloureux, ont fait le choix dès les années 1990 de réformer assez drastiquement leur système. 25 ans après, c’est fait et ça marche à la fois sur le plan des comptes publics et sur celui de la satisfaction des services rendus, puisque les résultats allemands ne sont pas significativement plus mauvais que les résultats français. Le drame français est en fait celui de la non-réforme et de l’immobilisme.
« Concernant l’assurance maladie, en Allemagne les dépenses sont plus élevées, les cotisations sont moins importantes et le pays affiche un solde positif alors que chez nous c’est l’inverse et qu’en plus on est largement déficitaire. Comment expliquer cette différence?»
On peut déjà l’expliquer par l’efficacité du système, c’est-à-dire en termes de chasse aux coûts administratifs et surtout de rationalisation des services. Ensuite, on observe qu’il y a eu beaucoup plus de déremboursement en Allemagne qu’en France, puisqu’ils sont allés bien plus loin que nous malgré la récurrence du sujet dans notre pays. Puis, près de 10,8 % des assurés le sont auprès d’assurances privées, et non plus auprès de la Sécurité sociale allemande, ce qui ne se fait pas encore en France. Toutes ces mesures ont allégé leur système, le rend plus efficace, moins coûteux, et le rend aujourd’hui bénéficiaire.
Cependant, il ne faut pas se leurrer, notre analyse est une photographie de l'effort produit. Le drame allemand, c’est sa démographie. D’ailleurs des économistes allemands l’illustrent bien en disant «actuellement, on peut vanter notre système, mais rendez-vous dans dix ans». C’est aussi assez frappant sur l’éducation. Si nous devons les suivre sur un point c’est sur leur gestion des déficits publics où ils sont imbattables. Notre étude ne dit pas qu’il faut faire tout ce qu’on fait les Allemands, mais simplement qu’il y a un problème grave de finances publiques et qu’il faut prendre les bonnes idées là où elles sont... en Allemagne mais pas seulement !
«Quelles mesures phares pourraient-être mises en place dans les dix ans pour que notre système de santé soit aussi efficient que le modèle allemand?»
Tout d’abord je pense qu’il faut réaliser sérieusement la réforme hospitalière de 2009 à travers des fermetures d’établissements, puis il faut une réforme du système de santé en intégrant la médecine hospitalière et en faisant des regroupements d’établissements intelligents, très connectés à la médecine de ville, aux zones rurales, aux maisons de santé, etc. Il faut que l’ensemble de la filière médicale soit associée. Et puis il y a d’autres mesures, du côté des médicaments par exemple, où l’on peut se demander pourquoi en France les génériques n’ont pas pris comme ailleurs. En Allemagne, on en est à 60% alors qu’en France on en est à 20%. On peut également s’interroger sur les raisons pour lesquelles il n’y a toujours pas en France de distribution de médicaments à l’unité. On sait que ces mesures sont relativement efficaces à cause du gaspillage dans les dépenses de médicaments. Il serait également intéressant d’ouvrir l’Assurance maladie à la concurrence en développant par exemple les assurance privées. Le système allemand le montre, bien que seulement 11 % des Allemands aient quittés le système public, autoriser les assurances privées a un effet de stimulation, de baisse des coûts, donc de meilleure gestion.
«Pensez-vous que l’élargissement des missions du pharmacien aura un vrai impact sur les comptes publics?»
Il faut réfléchir absolument à la redéfinition du rôle du médecin généraliste qui exerce sa profession dans des conditions de plus en plus difficiles, qui est surbooké, dont la parole est désormais facilement remise en cause, etc. Aujourd’hui, il serait intéressant de repenser totalement le système et, peut-être, de donner aux pharmaciens une place où ils seraient ce qu’on pourrait appeler des « portes d’entrée », c’est-à-dire le premier filtre intelligent d’un certain nombre de demandes et qui, pourquoi pas, guiderait ensuite vers les spécialistes ou vers l’hôpital en cas de besoin. Cela désengorgerait le système.
D’ailleurs, ce qui est intéressant dans notre analyse sur les médecins, c’est que le modèle français est totalement inversé par rapport à celui de l’Allemagne car ici on a nettement plus de médecins généralistes que de médecins spécialistes. On va vers une spécialisation de la médecine, vers de plus en plus de complexité du métier, où le médecin généraliste est un orienteur, un filtre, qui envoie vers les médecins spécialistes. En France, on est encore dans une vision du médecin généraliste, notamment en zones rurales, apparaissant comme un « guérisseur » pouvant se charger de l’essentiel des choses alors qu’une consultation chez le spécialiste est considérée parfois comme une prestation de luxe. Dans ce contexte, tout ce qui permettrait d’alléger ou de réduire le nombre de consultations de médecins est intéressant, d’autant que cela rentre dans le champ de compétences des pharmaciens.
Cependant, il faut le mettre en place de façon concertée et que les pharmaciens et les médecins généralistes se parlent sans défiance pour que, localement, à la fois en zone rurale ou en zone périurbaine, ils puissent être complémentaires.
Monsieur LESUEUR ne déclare pas de liens d’intérêts sur le sujet de cette interview.
Portrait Chinois :
Si vous étiez un végétal ? Une tulipe.
Si vous étiez un animal ? Un chat.
Si vous étiez un objet? Un stylo... à plume et à réservoir.
Si vous étiez un personnage célèbre ? Stendhal.
Si vous étiez un instrument de musique ? Un violon.
Si vous étiez une couleur ? Gris clair.
Si vous étiez une saison ? L’automne.
Si vous étiez une chanson? La chanson de Paul, de Serge Reggiani.
CELTIPHARM, 14 mars 2012